L'héritage scientifique |
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L'héritage de
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Charles Nicolle |
Georges Blanc |
Après la révolution pasteurienne, la médecine expérimentale s'est détournée du malade, si ce n'est de la maladie ; elle s'est enfermée dans les laboratoires. Charles Nicolle va l'en sortir pour la remettre dans la nature, cette nature qui ne cessera pas de l'obséder. L'étude de l'histoire naturelle du germe, du virus, de leur mode de vie dans la nature en dehors de l'homme, est ce qui donne, à nos yeux, son sens le plus précieux à l'oeuvre de Charles Nicolle. Il est sans nul doute le premier à s'éloigner de l'anthropocentrisme, à concevoir que, dans le cycle de ces "maladies infectieuses" dont l'homme se considérait comme le centre, il n'est, le plus souvent, qu'un accident, un "intrus" . Charles Nicolle est, plus que quiconque, le découvreur de ce domaine dans lequel restent engagés les gens de son école pour une exploration encore bien incomplète, le domaine de ces infections récemment mises à la mode sous le nom de “zoonoses” ou encore “anthropozoonoses”, alors que, à tant faire que de créer un tel néologisme, il eût fallu écrire “zoo-anthroponoses”, puisqu'on voulait signifier qu'il s'agissait là d'infections des animaux, transmissibles à l'homme.
Charles Nicolle est le créateur de ce que son disciple bien aimé, lui aussi naturaliste et médecin “… de tous le plus semblable à moi, sans doute”, disait-il, Georges Blanc, a été le premier, croyons-nous, à nommer la “recherche épidémiologique”.[…] Ce que Charles Nicolle nous a laissé de plus précieux, c'est donc, avant tout, son exemple : exemple de son esprit, exemple de ses méthodes, exemple aussi de cet enthousiasme que, plus que toute autre chose, il a désiré nous léguer. "Apprenez et cultivez en vous, et chez vos enfants, l'enthousiasme. Lorsque enfin il vous possédera, ses joies vous paieront au centuple de votre effort", disait-il aux Rouennais. À ses élèves du Collège de France, exprimant son regret de venir à eux trop tard, à 66 ans, il expliquait qu'il ne s'était présenté à cette chaire que “… parce que, ayant reçu la flamme de l'enthousiasme, je ne devais pas la laisser éteindre avec moi et que j'avais un message à porter aux jeunes gens”.
"La meilleure méthode d'assurer la pérennité de la flamme est de la porter soi-même au nouveau flambeau". Ceux de sa filiation pourront-ils transmettre cette flamme qu'ils ont tenté d'entretenir ? Sinon, " bientôt, le destin retranchant l'un après l'autre les vétérans, il n'y aura derrière nous que notre trace".
BALTAZARD M L'héritage de Charles Nicolle.
Presse méd, 1966, 74, 2177-2180. [texte complet au format pdf]
Suivant en cela le sort du mot épidemiologie dont l'acception a complètement changé depuis l'époque de sa création au milieu du siècle dernier, le terme de recherche épidémiologique s'est étendu bien au-delà du sens que lui avaient donné les épidémiologistes français de la tradition de Charles Nicolle, et plus spécialement Georges Blanc. [… suite de l'article en pdf]
BALTAZARD M La recherche épidémiologique et son évolution. L'exemple d'un travail d'équipe sur la peste.
Bull Inst Pasteur, 1969, 67 (2), 235-262. [texte complet au format pdf]
[…] Comme l'avait fait Nicolle avant lui, Baltazard précisément a su marier les disciplines du naturaliste à celles du laboratoire.
Revenons donc à cette lignée d'épidémiologistes expérimentateurs. Doit-on distinguer des périodes dans son histoire ? Y a-t-il, par exemple, un avant- et un après-Baltazard ? Je ne le pense pas. Il a hérité ses grands principes de Charles Nicolle ; il les a pieusement conservés, appliqués, amplifiés et, grâce à sa forte personnalité et à son charisme, il les a enseignés à son tour, avec l'élégance et le talent que tous lui reconnaissaient. Ses élèves, ses collaborateurs, se sont toujours efforcés de raisonner en naturalistes, que ce soit Henri Mollaret à propos de la tularémie ou des diverses yersinioses, ou ses collaborateurs iraniens avec la peste notamment, ou moi-même pour ce qui est de l'encéphalite à tiques en Alsace dans l'équipe de Claude Hannoun, ou Jean-Michel Alonso, Monique Bourdin, André Dodin et bien d'autres encore : nous sommes tous redevables à Baltazard, qui a assuré la continuation d'une école de pensée, fondée sur la rigueur dans le raisonnement et sur le goût du terrain. Une sorte de tradition, sans ce je ne sais quoi de passéisme que certains persistent à attacher à ce mot.
C'est donc bien l'histoire d'une lignée, qu'il nous revient aujourd'hui de préserver, ce qui n'est pas une mince affaire en ces temps où semblent prévaloir, aux yeux de nos décideurs, et même, hélas, aux yeux de beaucoup de nos collègues, des modes de pensée, des manières de travailler, et plus généralement des valeurs tout autres.
Il est de notre devoir de préserver, chez ceux qui nous suivent et qui en ont le sens, ce goût du terrain. C'est sur le terrain que l'on apprend le plus, et dans des domaines très variés et parfois inattendus, mais qui tous peuvent et doivent, intéresser l'épidémiologiste.
Mon ultime conclusion sera, par conséquent, qu'il faut enseigner l'épidémiologie telle que nous la concevons et la connaissons, et l'enseigner sur le terrain.