MARCEL BALTAZARD (1908-1971)

par J. Vieuchange et J. Levaditi

Annales de l'institut Pasteur, 1972, 122 (5)

[voir notice brève]

Le 1er septembre 1971, mourait à Paris le Professeur Marcel Baltazard, Directeur honoraire de l'Institut Pasteur de l'Iran, Chef du Département d'épidémiologie à l'Institut Pasteur.

Travailleur inlassable jusqu'à l'apparition, en juillet, des premiers symptômes du mal qui allait l'emporter, il a mis toutes ses forces et son enthousiasme dans l'accomplissement de sa tâche.

Cette disparition met en deuil tous ses proches et particulièrement une épouse et quatre enfants profondément unis autour du chef de famille, cellule familiale mutilée à laquelle va notre pensée. Elle affecte ses amis si vivement attachés à cette personnalité exceptionnelle et chaleureuse. Elle met fin à une collaboration féconde avec tous ceux qui coopéraient aux programmes de recherche ou d'enseignement de cet extraordinaire entraîneur d'énergies qu'était Marcel Baltazard.

Baltazard naît à Verdun le 13 février 1908. Fils d'un officier de carrière et appartenant à une famille où l'on compte déjà deux aïeuls médecins, Marcel Baltazard n'a pas hésité sur sa vocation : reçu bachelier à 16 ans, il commence son PCN à Paris en 1924, bien décidé à devenir un clinicien. Mais, les événements infléchissent sa détermination : un camarade de son âge, Camille Desportes, lui suggère d'aller travailler dans le laboratoire d'Émile Brumpt à la Faculté de Médecine.


Laboratoire de parasitologie d'Émile Brumpt en 1930

Brumpt cherche à résoudre de multiples problèmes épidémiologiques, avec toutes leurs implications écologiques. Il ne recule ni devant la multiplicité de ces problèmes ni devant la complexité de chacun d'eux, ni, surtout, devant les risques de contamination.

Ce stage marquera profondément Baltazard qui assimile complètement les techniques de parasitologie. Il trouve un stimulant à son enthousiasme pour la recherche médicale, dans l'activité scientifique de son maître et un modèle dans la rigueur intellectuelle de celui-ci.

En juin 1932, sur la proposition de Brumpt, Baltazard est engagé par Georges Blanc à l'Institut Pasteur du Maroc, à Casablanca. Là, il se passionne pour les problèmes étudiés par Blanc et il participe activement aux recherches sur l'épidémiologie et l'immunité concernant non seulement et principalement le typhus murin et le typhus exanthématique, la fièvre boutonneuse et la fièvre pourprée des Montagnes Rocheuses, mais aussi les fièvres récurrentes, la peste et la morve. Il s'initie auprès de Blanc à la tradition de l'école de Charles Nicolle et découvre ainsi le style qu'il imprimera désormais à son travail : recueillir les faits fournis par la nature sur le terrain, les étudier ensuite au laboratoire, sont les deux étapes d'une seule et même expérimentation dont les résultats s'appuient les uns sur les autres.

En 1942, il est mobilisé sur sa demande et, comme Médecin Chef du 1er groupe de Tabors-Goums Marocains, il effectue, non sans risques et blessures, les campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne, jusqu'à son retour au Maroc en 1945.

Peu après, il est envoyé à Téhéran et devient le Directeur de l'Institut Pasteur de l'Iran jusqu'en mars 1961. Après cette date, sur son initiative, le statut de l'Institut Pasteur de l'Iran sera l'objet de nouveaux accords entre le Gouvernement iranien et l'Institut Pasteur de Paris. Baltazard en remet la Direction à un de ses amis iraniens, le Docteur M. Ghodssi et demeure, jusqu'en 1966, le conseiller plus que jamais écouté, sans autre titre officiel que celui de "travailleur échangé" entre la France et l'Iran.

C'est à Téhéran que, pendant vingt ans, dans cet Institut Pasteur de l'Iran dont il remodèle l'architecture matérielle et les structures scientifiques, Baltazard donnera pleinement sa mesure d'organisateur, d'animateur, de chercheur.

Il porte toute son attention aux services pratiques chargés de la préparation des vaccins que l'Institut Pasteur de l'Iran est tenu de produire.

Il organise des campagnes nationales de vaccination de masse contre la variole et contre la tuberculose, cette dernière avec l'aide de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l'United Nations Children's Fund (UNICEF). Il s'intéresse à la lutte contre la lèpre et crée un centre agricole destiné à la réhabilitation sociale des lépreux.

Il s'attache surtout à des études épidémiologiques suggérées par la pathologie particulière à l'Iran afin de pouvoir exercer un contrôle sanitaire effectif. Pour cela il recrute de nouveaux travailleurs iraniens mais aussi, pour des missions temporaires, quelques Français, Américains, Belges et Suisses ; il établit des collaborations à distance avec les Instituts de recherche français, américains ou soviétiques ; il obtient l'appui d'organisations sanitaires internationales telles que l'OMS et l'UNICEF.

Peu de temps après son arrivée en Iran, une épidémie de peste survenue en milieu rural au Kurdistan, lui permet d'observer l'absence totale du rat sur les hauts plateaux où sévit l'épidémie. Il peut ainsi préciser qu'il s'agit d'une peste pure des rongeurs sauvages avec passage à l'homme. Cette observation lui servira de fil directeur pour toute une série de campagnes au cours desquelles il recherchera le réservoir vrai de la peste non plus parmi les espèces sensibles mais parmi les espèces semi-résistantes et qui survivent à cette infection.


au Kurdistan

Pour élucider le problème, en collaboration avec l'OMS, il organise des recherches en Inde du Nord en 1954-1955 et 1955-1956. Menées par l'Institut Pasteur de l'Iran, elles montrent que le vieux foyer classique de peste du rat n'est lui aussi qu'un foyer de peste des rongeurs sauvages, et elles conduisent à la nécessité de modifier les procédés de lutte contre les foyers permanents d'infection. Des recherches similaires sont menées en Irak, en Turquie et en Syrie ; en 1957, c'est une campagne à Java ; en 1965, en Inde du Sud ; en 1966 et 1967, au Brésil.


A Ararije (Exu), Brésil avec Bahmanyar le 10 novembre 1966

Baltazard doit aussi s'occuper des autres problèmes posés par la situation sanitaire de l'Iran. À son arrivée à Téhéran, il étudie une épidémie de fièvre récurrente qui est l'occasion de mettre en évidence la réceptivité du lapin nouveau-né, la multiplicité antigénique des souches, et d'observer l'action de la pénicilline. Baltazard se trouve confronté également avec le grave problème de la rage humaine provoquée par la morsure du loup. Devant les mauvais résultats du traitement classique dans les cas de morsures graves de la tête par des loups enragés, Baltazard soumet cette question à l'OMS et un programme est établi prévoyant des essais du sérum antirabique, dit hyperimmun, préparé aux États-Unis. Ce programme d'étude aboutit en 1954 à des résultats qui permettent de fixer le mode actuel d'utilisation du sérum antirabique. Grâce à la collaboration établie entre les travailleurs iraniens et les équipes de certains laboratoires américains, Baltazard étend ses enquêtes épidémiologiques aux encéphalites, et surtout à la poliomyélite. Ces études permettent de dresser, selon une de ses expressions, la "carte virologique" de l'Iran et ultérieurement celles de la Turquie et de l'Afghanistan.

En 1966, il revint à l'Institut Pasteur de Paris. Bien qu'intégré au grade de Chef de Service, il dut, pendant deux années, lutter pour obtenir les collaborateurs et les instruments de travail qui lui étaient nécessaires. Pendant ces deux années d'épreuve, Baltazard ne se plaint à aucun moment. Stoïque, installé dans l'étroit local mis à sa disposition, il continue d'animer à distance les recherches poursuivies par son équipe iranienne en collaboration avec l'OMS et en liaison avec des chercheurs russes et américains.

En 1968, le "Service d'épidémiologie des maladies transmissibles" est créé, voué à une double activité de recherche et d'enseignement.

Dans ces nouvelles fonctions, tout en suivant les programmes de recherches qu'il a antérieurement mis en place au Brésil, au Pérou, en Birmanie, en Mauritanie, et y participant, Baltazard projette d'étendre ses enquêtes à d'autres pays. Parallèlement, il organise un enseignement d'épidémiologie, ouvert aux nouvelles disciplines telles que l'informatique et, surtout, enrichi de toute son expérience personnelle et de celle de ses collaborateurs.

Et voici qu'une brève et implacable maladie a mis brusquement fin à l'activité et à la vie de notre ami.

Baltazard laissera le souvenir d'une personnalité exceptionnelle. Tourné vers l'avenir, l'administrateur chargé de responsabilités était attentif à suivre l'évolution des situations et à peser sur elles dans le sens imposé par sa mission. Le chercheur se situait volontiers dans la lignée spirituelle de Charles Nicolle. Il n'hésitait pas, quand les faits l'imposaient, à rejeter les vieux dogmes scientifiques. Eveilleur de vocations, il suscitait l'enthousiasme et le goût de l'effort chez ses collaborateurs. Chacun de ceux qui l'ont approché se souviendra de son abord chaleureux, marqué par sa voix profonde et rauque.

La vie de Marcel Baltazard reflète fidèlement sa personnalité. Elle en est le plein épanouissement. Faire carrière, il n'y pensait pas, quand il se jetait brûlant d'enthousiasme dans le sillage de Brumpt ou de Blanc. Son goût de l'action et de la recherche a commandé son oeuvre et sa vie.

C'est sans doute à l'occasion des épreuves qu'il a eu à surmonter que Baltazard - Balta pour ses familiers - apparaît dans toute sa vérité. Ces épreuves l'ont atteint dans sa vie familiale, comme dans sa vie professionnelle. Il faut évoquer ici le drame de Pahlavi où sa première épouse trouva la mort, le laissant désemparé pendant de longues années.

Mais ces épreuves, quoique durement ressenties, ne sont pas venues à bout de son courage et de son goût ardent de la vie. On retrouve cette faculté de rebondissement dans l'abandon du projet d'agrégation de la Faculté de Médecine de Paris pour l'engagement aux côtés de Blanc dans la recherche médicale pasteurienne d'Outre-Mer. On la retrouve aussi dans la patience avec laquelle il a reforgé ses outils et regroupé de nouveaux collaborateurs, lors de son retour à Paris. Mais surtout la fondation d'une famille et son agrandissement témoignaient de cette ardeur de vivre et lui apportèrent ses joies les plus profondes.

Ce courage lucide et cet enthousiasme restent la meilleure des leçons qu'il nous aura données. Ces leçons ne seront pas perdues. Et ses collaborateurs, qu'ils soient français, iraniens, américains ou russes, qu'ils soient travailleurs scientifiques chevronnés ou nouveaux venus à la recherche, aides techniques, secrétaires ou traductrices, tous ont à coeur de poursuivre les programmes auxquels leur maître a donné l'impulsion.